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Collaboration public-privé : une alliance cruciale pour la souveraineté scientifique et technologique en Europe

Dr. Sophie Fayad et Dr. Laurent Cervoni

L’intelligence artificielle (IA) est aujourd’hui au cœur d’enjeux économiques, stratégiques et sociétaux majeurs. En janvier 2025, une start-up chinoise déploie un nouveau modèle de langage large (LLM), DeepSeek-R1, prétendument disruptif en matière de raisonnement et peu coûteux en ressources. Cet événement soulève des questions éthiques et de transparence, au même titre que les modèles fondateurs américains propriétaires, tels que ceux d’OpenAI. Au même moment, les États-Unis, détenant la majorité des modèles d’IA et des bases de données, voient la nouvelle administration Trump bloquer l’accès à des bases de données scientifiques, notamment en santé et climat, et menacer la science ouverte. En parallèle, l’Union européenne et la France renforcent leur stratégie avec le programme Invest AI (200 milliards d’euros) et un investissement de 30 milliards d’euros des Émirats Arabes Unis dans un centre de données français. Par ailleurs, une divergence marquée émerge entre une réglementation européenne encadrant le développement éthique de l’IA et une approche cloisonnée des États-Unis. Dans ce contexte, la France et l’Europe ont une opportunité à saisir : nous devons sauvegarder la transparence de notre recherche et réfléchir à l’articulation entre les secteurs public et privé, en IA mais également dans l’ensemble des domaines scientifiques. Il est urgent de favoriser la collaboration entre ces deux acteurs complémentaires, notamment par le biais de mécanismes incitatifs tels que le programme « Jeune Docteur », pourtant supprimé dans le Projet de Loi Fiscale 2025 et dont la réintégration est logiquemant proposée par le député Paul Midy.L’interaction entre recherche publique et privée est cruciale pour renforcer notre compétitivité et être à la hauteur de nos ambitions.

Recherche publique et privée : des acteurs complémentaires pour une innovation forte et durable

Si les secteurs public et privé présentent des différences structurelles et d’intérêt, tous deux contribuent à la recherche scientifique et l’innovation. Le public excelle dans la recherche fondamentale et peut prendre le risque d’explorer des pistes sans rentabilité immédiate, mais non moins cruciales. Cette approche permet d’ancrer l’innovation dans une vision à long terme afin qu’elle profite à des sujets d’intérêt public capitaux tels que le changement climatique ou la santé publique, où les progrès en IA auront un apport décisif. Le privé, lui, accélère l’application des découvertes scientifiques et finance des développements à grande échelle, avec un retour sur investissement plus rapide. Il valorise économiquement les avancées de la recherche académique et favorise leur adoption par la société, d’où le bénéfice mutuel de leur collaboration. La recherche appliquée effectuée dans les grandes entreprises, les cabinets de conseil ou les start-ups, joue un rôle central : il s’agit du premier maillon catalyseur d’innovation, permettant de transformer des avancées scientifiques fondamentales en solutions concrètes. Plusieurs exemples existent : l’INRIA Startup Studio facilite la création d’entreprises en exploitant des résultats de recherche appliquée, tout en bénéficiant d’un accompagnement stratégique et méthodologique par des experts du conseil ; les instituts Fraunhofer en Allemagne proposent des services de conseil aux entreprises cherchant à intégrer l’innovation dans leurs processus industriels, basés sur un modèle de financement mixte (public et privé) ; le programme européen « AI for business » vise à connecter les entreprises avec des chercheurs et consultants spécialisés en IA, en fournissant des financements et des espaces de collaboration pour accélérer l’innovation. Des démarches facilitant ces collaborations, telles que le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) et le programme « Jeune Docteur » sont essentielles et doivent être encouragés. Ils soutiennent un modèle collaboratif durable entre ces deux mondes, maximisant l’impact de la recherche publique, tout en permettant au secteur privé de structurer ses innovations sur des bases scientifiques rigoureuses et transparentes.

Un partage intelligent des ressources pour plus d’impact

Une recherche et une formation publiques fortes garantissent que les résultats profitent directement à la société qui les finance. Loin d’être en compétition pour les ressources financières et matérielles, le secteur privé apporte une complémentarité essentielle. Certains sujets, comme l’IA frugale et l’IA éthique, sont d’intérêt commun aux deux secteurs, mais pour des raisons différentes : la performance et la responsabilité sociétale pour le privé, l’accessibilité et la souveraineté pour le public. Des thématiques coûteuses en puissance de calcul existent, telles que la robotique et l’agentique pour effectuer des simulations environnementales, mais la diversité de la recherche publique est telle qu’il n’est pas forcément utile de concentrer des investissements volumineux de façon ponctuelle dans ces capacités computationnelles. Une grande partie de la recherche publique en IA s’intéresse non pas à la performance des modèles mais aux raisons de leur performance. C’est pourquoi la garantie de financements continus du secteur public, indépendants des agendas politiques, est prioritaire. Des ressources computationnelles significatives importent davantage dans le privé pour une mise à l’échelle importante. Le profit de ces investissements peut aussi être mutuel : le supercalculateur Jean Zay, opéré par le CNRS et financé par GENCI, en est un exemple concret. Son extension a été réalisée grâce à l’entreprise Eviden, et il profite aujourd’hui aux deux secteurs, illustrant l’efficacité de leur synergie.

Valoriser nos talents pour préserver la souveraineté et l’indépendance scientifique

Le secteur public joue un rôle majeur dans la formation des chercheurs et ingénieurs en IA. Les laboratoires européens, notamment français, se distinguent par des publications de haut niveau, aux côtés des travaux issus d’institutions américaines. En France, 74% des encadrants de doctorants en Sciences et Technologies estiment qu’entre la moitié et la totalité de la production scientifique de leur laboratoire est issue d’un projet doctoral. Cette excellence, obtenue malgré des ressources moindres, souligne la performance de nos chercheurs et la qualité de leur formation. Cependant, 56 % des doctorants déclarent être inquiets quant à leur avenir professionnel, malgré un taux d’insertion de 92%. Dans un milieu académique fondé sur la collaboration internationale, la mobilité des jeunes chercheurs est endémique, si bien qu’il est essentiel de retenir ces talents au risque d’accélérer la fuite des cerveaux et de dilapider l’investissement du contribuable dans leur formation. Former ces talents sans mettre en place des conditions favorables à leur rétention nuit considérablement à notre indépendance technologique et menace non seulement la précieuse compétitivité de notre recherche publique, mais également le secteur privé. L’entrepreneuriat est un pont essentiel entre la recherche fondamentale et l’industrie, permettant de valoriser la recherche fondamentale par la création de start-ups. Leur pérennité repose sur le recrutement de ces jeunes chercheurs avant les phases d’accélération. Dans ce contexte, la suppression du programme Jeune Docteur, qui facilitait l’embauche de jeunes chercheurs par les entreprises, s’avère être une erreur stratégique en totale contradiction avec l’ambition d’une « startup-nation » et d’une compétitivité française et européenne sur la scène internationale en matière d’IA. Le député Paul Midy, dans sa proposition de loi visant à rétablir le dispositif Jeune Docteur, affirme qu’il s’agit d’« un dispositif qui a fait ses preuves et qui permet aux entreprises, notamment aux start-ups et PME innovantes d’embaucher des talents de haut niveau au service de l’innovation. C’est un lien humain essentiel entre recherche publique et entreprises privées. Le supprimer, c’est freiner l’intégration des jeunes docteurs dans le monde professionnel et affaiblir notre compétitivité technologique. ». Entre 2021 et 2023, le nombre d’emplois stables parmi les docteurs employés trois ans après leur diplôme est passé de 67% à 89%. Maintenir de telles initiatives est essentiel pour maximiser l’impact de ces talents et pérenniser un cercle vertueux où recherche et innovation se nourrissent mutuellement.

Un enjeu stratégique pour l’Europe

Alors même que des décisions politiques récentes aux États-Unis mettent en danger la science ouverte et indépendante, l’Europe a une opportunité majeure : renforcer son attractivité pour les talents du monde entier pour demeurer un vivier de compétences et soutenir l’excellence scientifique. La France en particulier joue un rôle clé grâce à un appareil scientifique structuré et un engagement dans la coopération européenne. En effet, fort de nombreux partenariats développés à travers l’Europe, le CNRS participe activement aux programmes-cadres de recherche européens et à l’Espace européen de la recherche (EER). Il a ainsi bénéficié de plus de 700 millions d’euros des programmes européens et compte plus de 500 lauréats au prestigieux ERC (European Research Council). Notre recherche représente également un levier diplomatique et économique important. Les chercheurs formés en France peuvent devenir des relais d’influence à l’international, et le pays se distingue déjà par une forte densité de chercheurs, avec 11 pour 1000 emplois en 2019. La concentration technologique au sein de grandes entreprises privées, déjà réalité aux États-Unis, pose des défis majeurs. Malgré les critiques de ces derniers, les réglementations européennes autour de l’IA telles que l’AI Act qui existent en Europe offrent un cadre éthique solide pour la construction de bases de données et de modèles responsables et de confiance. Une approche proactive en matière de partenariats public-privé permettrait aux entreprises françaises de maximiser leur retour sur investissement et d’accélérer l’innovation. Orienter des démarches en ce sens, tel que le programme Jeune Docteur, offrirait un environnement plus propice à l’innovation et à la recherche indépendante. Négliger une telle stratégie nous expose au risque de devenir un simple consommateur des innovations développées ailleurs, sans en maîtriser les impacts ni les bénéfices.

Conclusion : vers une collaboration équilibrée et durable

Parmi les derniers détenteurs d’une recherche indépendante, l’Europe est l’avenir de l’IA et de la science ouverte. C’est pourquoi nous nous devons de favoriser une coopération intelligente entre public et privé, dans l’intérêt collectif. Cela implique des politiques publiques cohérentes sur le long terme, un engagement des entreprises en faveur d’une IA éthique et responsable, et une stabilisation des financements au-delà des agendas politiques. L’Europe et la France ne peuvent pas se permettre de sacrifier leur recherche sur l’autel du court-termisme. La science ouverte, indépendante et rigoureuse, est la seule garantie d’une innovation véritablement au service de la société.


Références

Note d’information du MESRI, Les docteurs ingénieurs: le choix d’une insertion professionnelle dans le secteur privé

Rapport du Réseau National de Collèges Doctoraux (RNCD)

L’état de l’Emploi scientifique en France, Rapport 2023

Proposition de loi visant à rétablir le dispositif « jeune docteur » dans le crédit d’impôt recherche, Paul Midy (1141)