Dr. Rita Nohra, Dr. Natalia Kalashnikova
Une machine peut-elle créer du sens ? Repenser l’art à l’ère de l’IA
Deux tableaux, tous deux marqués par ces coups de pinceau impressionnistes qui jouent avec la lumière et les ombres. L’un a été peint par Claude Monet, au début du XXᵉ siècle. L’autre a été créé par une machine en moins d’une minute. Seriez-vous capable de dire lequel est lequel ?

Figure 1 A : Image générée par ChatGPT dans le style impressionniste, B : Claude Monet, Les Iris dans le jardin de Monet
La Figure 1.A est une image générée par ChatGPT et la Figure 1.B est un tableau de Claude Monet. La frontière entre l’œuvre humaine et celle produite par l’intelligence artificielle devient de plus en plus floue. Cela soulève une série de questions essentielles : Qu’est-ce qui fait l’art ? Comment le définit-on ? À qui appartient-il ? Et surtout, quelle place reste-t-il à la créativité ?
Note : Dans cet article, nous explorerons la capacité des grands modèles de langage (Large Language Models, ou LLM) à générer des images. Pour des raisons de simplicité, nous nous concentrerons sur ChatGPT (puisque c’est l’outil le plus couramment utilisé par les utilisateurs de LLM) et sur la génération d’images. Cependant, les observations et réflexions présentées ici s’appliquent à l’ensemble des modèles d’intelligence artificielle générative, ainsi qu’à toutes les formes d’art.
Qu-est-ce que l’art ?
Le Cambridge Dictionary définit l’art comme :
- toute forme d’expression créative
- une aptitude qui requiert une certaine maîtrise
Cependant, la définition de l’art a évolué au fil des siècles pour exprimer et englober des réalités très différentes. Traditionnellement, on distingue trois grandes approches de l’art : la représentation, l’expression et la forme. Jusqu’au XVIIIe siècle, l’art était principalement perçu comme une représentation. Avec l’avènement du romantisme, la définition de l’art a évolué vers le concept de l’expression. Dans les années 1950, R. G. Collingwood écrivait : « En créant pour nous-mêmes une expérience ou une activité imaginaire, nous exprimons nos émotions ; et c’est cela que nous appelons art » [1]. Au début du XXe siècle, l’art s’est davantage défini comme une forme, mettant l’accent sur l’appréciation de l’abstraction. Mais cette vision s’est rapidement révélée trop étroite, et la définition de l’art s’est alors élargie. Ainsi, selon George Dickie, « Une œuvre d’art est un artefact auquel le monde de l’art confère le statut de candidat à l’appréciation » [2].
Pourtant, au-delà de toutes ces définitions, de nombreux artistes estiment que l’art se définit avant tout par l’intention artistique. Le peintre Mark Rothko croyait que l’art devait communiquer « les émotions humaines fondamentales : la tragédie, l’extase, la fatalité » [3]. Ainsi, dans l’une de ses œuvres, No.14, White and Greens in Blue (Figure 2.B), il utilise de vastes aplats de couleurs. Le choix des teintes, des contrastes et des proportions y est délibéré. En contemplant le tableau, le spectateur ne voit pas une scène, mais éprouve une émotion. Or, lorsqu’on demande à ChatGPT de créer une peinture « dans le style de Rothko » avec la même palette de couleurs, le modèle génère la Figure 2.A. Il semble que l’algorithme exécute l’instruction donnée, sans chercher à exprimer une émotion humaine. Ces deux images se ressemblent dans la forme et dans la couleur, mais une seule relève véritablement de l’art. La différence ? L’une a été créée avec une intention artistique, l’autre n’est que le résultat d’une exécution mécanique d’une consigne, par une machine dépourvue de cette intention que le monde de l’art considère comme essentielle.

Figure 2 A : Image générée par ChatGPT dans le style de Rothko ; B : Mark Rothko, No.14 White and Greens in Blue
Même si la philosophie tente de définir l’art de multiples façons, les gens apprécient avant tout l’art pour ressentir de nouvelles choses et pour être vus. L’art est censé les représenter, leur faire éprouver quelque chose qui dépasse les frontières de leur vie quotidienne. À travers l’art, chacun peut avoir le sentiment que son existence a du sens. De ce fait, l’art porte une responsabilité d’inclusion : il doit donner une voix à tous. Cependant, le biais algorithmique présent dans les LLM renforce les discriminations et injustices sociales. C’est l’une des principales préoccupations éthiques dans les études sur l’intelligence artificielle. Ce biais se manifeste notamment dans la manière dont l’IA reproduit des stéréotypes : elle tend à représenter les individus selon des critères préconçus, et à sous-représenter ceux qui n’entrent pas dans ces catégories. Cela conduit à une forme d’appauvrissement artistique et à une perte d’intérêt pour l’art. Par exemple, lorsqu’on demande à ChatGPT de « créer l’image d’une femme aux cheveux noirs et bouclés », il suppose presque toujours que la femme a la peau foncée (Figure 3), ignorant complètement qu’une femme à la peau claire puisse aussi avoir des cheveux noirs et bouclés.

Figure 3 Image généré par ChatGPT d’une femme aux cheveux noirs bouclés
Alors que les véritables tableaux peuvent susciter la controverse, la réflexion ou une palette d’émotions, les images générées par l’intelligence artificielle, elles, ne provoquent un instant d’étonnement avant d’être oubliées au clic suivant.
Créatvité et propriété
Au fil des siècles, la définition de l’art n’a cessé d’évoluer. Mais l’arrivée et la diffusion massive de l’intelligence artificielle viennent désormais bousculer ce que l’on considérait jusqu’à présent comme de l’art. Si l’art est étroitement lié à l’intention humaine et à l’émotion, que se passe-t-il lorsque la création de peintures, de musiques ou de histoires ne nécessite plus ni l’une ni l’autre ? Dans cette ère dominée par l’IA, comment l’humanité définit-elle la créativité, et à qui appartient-elle ?
Lorsque Monet peignait, il choisissait ses sujets, ses pinceaux et ses couleurs. Le tableau réalisé par l’intelligence artificielle, lui, n’est qu’une imitation du style de Claude Monet. Il a été produit à partir des données sur lesquelles le modèle a été entraîné et du prompt qui lui a été fourni. L’IA ne fait qu’exécuter une instruction humaine : elle ne décide pas de créer une œuvre d’art, elle se contente de répondre à une consigne. En ce sens, l’intelligence artificielle agit comme le pinceau de l’utilisateur, un outil au service de son intention, mais dépourvu d’intention propre.
Dans l’exemple ci-dessous, le LLM a reçu pour consigne de créer la peinture d’un animal fantastique : un corps de cheval, une tête de chat noir et blanc et des pattes de dragon. Le résultat (Figure 4) est très fidèle à l’instruction donnée. Cependant, il ne s’agit que de cela : l’exécution précise d’une consigne humaine, rien de plus.

Figure 4 Image générée par ChatGPT d’un animal fantastique avec un corps d’un cheval, une tête de chat noir et blan et les pattes d’un dragon
Même si l’intelligence artificielle est capable de créer des images qui associent des idées normalement incompatibles, elle a toujours besoin d’un prompt pour le faire.
Or, l’idée de rassembler des éléments qui ne vont pas ensemble n’est pas nouvelle dans le monde artistique. Au début du XXᵉ siècle, des artistes comme Hannah Höch ont été les pionniers d’un nouveau mouvement artistique : le collage. Cette pratique consistait à découper des morceaux de journaux, des photographies, des illustrations, puis à les assembler de manière à créer une composition porteuse de sens pour l’artiste. Mais, dans ce cas, le choix des matériaux, leur agencement et la signification de l’œuvre étaient guidés par l’intention, les émotions et le contexte culturel de l’artiste. D’une certaine manière, on peut comparer cela à un algorithme d’intelligence artificielle qui assemble des fragments issus des données qu’il connaît pour produire ce que le prompt lui demande.
Tout comme lors de l’émergence du collage, la question de la propriété et de la paternité artistique se pose ici également. Dans le cas de cette « co-création » entre le prompt rédigé par l’humain et le résultat produit par le modèle, qui est le véritable auteur de l’image générée ? Puisque le prompt découle d’une idée de l’utilisateur, la créativité demeure fondamentalement humaine. Traditionnellement, l’artiste conçoit à la fois la forme et le contenu de son œuvre. Dans ce cas, l’intelligence artificielle ne génère que la forme, tandis que le contenu provient de l’humain. Dès lors, peut-on considérer les utilisateurs de l’IA générative comme des artistes, du fait de leur capacité à concevoir des prompts précis et efficaces ? Si l’on définit l’art par l’intention artistique, alors la propriété revient à celui ou celle qui agit selon cette intention. Les prompt engineers pourraient donc être considérés comme des artistes uniquement s’ils avaient réellement l’intention de créer une œuvre d’art. Cependant, avec l’intelligence artificielle, la question se complexifie. Les modèles sont entraînés sur des données collectives produites par des humains. Les algorithmes combinent et reproduisent ces fragments de données sans véritable choix esthétique : ils les associent selon des modèles statistiques. Dans ce contexte, peut-on dire qu’un simple prompt constitue une intention artistique suffisante pour que le résultat soit qualifié d’”art” et son auteur, d’”artiste” ?
Test de “créativité” dans les modèles d’IA générative
Lorsqu’on lui demande de « créer une peinture dans un style nouveau, qui n’a jamais existé auparavant », ChatGPT génère la Figure 5.

Figure 5 Image générée par ChatGPT d’un tableau dans un style nouveau, qui n’a jamais existé auparavant
Une simple recherche inversée d’image sur Google révèle des visuels très similaires à celui présenté dans la Figure 6. Les couleurs, les motifs et les ondulations y sont presque identiques.

Figure 6 Résultats de la recherche inversée de l’image générée par ChatGPT sur Google
Maintenant si on interroge ChatGPT si ce tableau représente un “nouveau style” sa réponse est “non” comme présenté dans la Figure 7.

Figure 7 Discussion 1 avec ChatGPT
De plus, lorsqu’on interroge ChatGPT sur les émotions à l’origine de la peinture, il analyse sa propre création comme le ferait un critique d’art, comme le montre la Figure 8. Il interprète les choix de couleurs, le mouvement et la composition symbolique comme le reflet d’émotions humaines.

Figure 8 Discussion 2 avec ChatGPT
Cette expérience montre que, pour l’instant, l’intelligence artificielle n’est pas capable de créer un nouveau style artistique ; elle peut seulement combiner et réorganiser des styles déjà existants. Un nouveau style artistique ne se résume pas à un simple changement de mouvement ou de palette de couleurs : il implique une rupture dans la perception collective. Par exemple, lorsque Georges Seurat développa le pointillisme à la fin du XIXᵉ siècle, il redéfinissait la manière dont la couleur et la lumière pouvaient être représentées. Ce courant est né de la rencontre entre science et art, inspiré par des études scientifiques sur la couleur et le contraste. De même, lorsque le cubisme fut inventé, il apparut comme une rébellion contre la représentation traditionnelle de l’espace et des objets, qui dominait depuis près de cinq siècles, depuis la Renaissance. Ce mouvement a ensuite évolué pour devenir un moyen d’exprimer la guerre, l’angoisse et la fragmentation de la condition humaine, comme dans le célèbre Guernica de Picasso (Figure 9). Cette œuvre a profondément marqué la société, non seulement par son message politique, mais aussi par la puissance de son expression de la douleur et par le fait qu’elle représentait un événement historique dans un style inédit pour un tel sujet.

Figure 9 Pablo Picasso, Guernica
Si l’on demande à ChatGPT de créer une image dans le style cubiste, il peut effectivement en produire une, comme le montre la Figure 10.A. Cependant, ceux qui l’utilisent régulièrement remarqueront qu’il a tendance à revenir à sa palette de couleurs “habituelle”. En effet, la majorité des images générées par ChatGPT présentent des teintes dominantes de jaune et de bleu.

Figure 10 Image générée par ChatGPT A: dans le style cubiste ; B : dans le style cubiste en noir et blanc
Si l’on précise les couleurs à utiliser, par exemple le noir et blanc, comme dans Guernica, ChatGPT génère un motif similaire, avec des visages stylisés et une guitare (Figure 10.B). Cependant, en raison de ses paramètres de sécurité intégrés, il ne peut pas accepter de prompts mentionnant explicitement la violence.
Lorsqu’on lui demande ce qu’il cherche à exprimer, il répond que la guitare est un objet artistique participant à un dialogue avec les visages environnants sur le thème de l’art. Le fait qu’il ait généré les mêmes visages et la même guitare lors de deux conversations distinctes sur le cubisme révèle la simplicité de son “raisonnement” artistique.
À travers ces expériences, il devient évident que l’intelligence artificielle peut imiter l’art, mais elle ne peut pas encore en avoir l’intention. Elle réarrange, combine et reproduit des idées humaines à la demande, sans toutefois créer une véritable expérience ou susciter une émotion authentique. L’IA « crée » sans contexte, sans émotion, sans intention. Elle ne révolutionne pas l’art, n’invente pas de nouveaux mouvements : elle imite.
IA et créativité humaine : limites ou perspectives ?
Malgré les nombreuses mises en garde contre le risque d’une invasion de l’IA dans le domaine créatif, une étude récente a montré que si ChatGPT peut améliorer la qualité de récits peu créatifs, il reste en deçà en matière d’originalité et n’atteint pas le niveau des écrivains humains expérimentés [4]. Le problème dépasse la simple question du manque d’originalité. La reproduction massive et mécanique d’œuvres artistiques efface leur essence, cette dimension intime qui réside dans le processus de création lui-même. En créant, un artiste traduit ses pensées et ses émotions dans une forme qui permet aux autres de les ressentir au-delà des mots.
Mais cette imitation soulève une question essentielle sur l’avenir de la création. Les modèles d’IA ont besoin de données nouvelles pour s’améliorer. Or, si les œuvres des artistes ne sont pas suffisamment valorisées, moins de personnes pourront se consacrer à la création. Le risque est que les modèles génératifs soient entraînés de plus en plus sur des images produites par d’autres IA, menant à un appauvrissement progressif : des systèmes apprenant sur leurs propres copies, ne devenant plus que des imitations d’imitations. Dans un monde déjà saturé de reproductions, voulons-nous vraiment que l’art lui-même devienne une copie ?
Pourtant, réfléchir au rôle de l’IA dans l’art nous confronte à une question plus profonde : et si notre peur de l’IA ne venait pas de ses capacités, mais de sa nouveauté ?
De ce qu’elle bouscule et remet en cause dans nos façons familières de créer ? L’IA peut aussi être vue comme une nouvelle forme d’expression, parmi tant d’autres qui ont jalonné l’histoire de l’art, mais avec une différence majeure : elle est accessible à un plus grand nombre. Elle peut donner du pouvoir à ceux qui ont des idées mais pas les moyens ou les compétences techniques pour les concrétiser. Plutôt que de considérer l’intelligence artificielle comme un artiste, il serait peut-être plus juste de la voir comme un nouvel outil au service de la création.
L’art a toujours évolué avec les outils qui le façonnent : des pigments et toiles d’hier aux codes et algorithmes d’aujourd’hui. Peut-être que la prochaine révolution artistique ne viendra pas d’une rupture, mais d’une nouvelle synergie entre l’humain et les grands modèles de langage.
Références
- Collingwood, R.G. 1958, The Principles of Art, Oxford University Press, Oxford.
- Dickie, G. 1974, Art and the Aesthetic: An Institutional Analysis, Cornell University Press, Ithaca.
- https://www.phillips.com/article/72737375/the-rothko-effect-why-does-art-move-us-twentieth-century-contemporary-art-london
- https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.adn5290?adobe_mc=MCMID%3D01382074464471345002187185657149977247%7CMCORGID%3D242B6472541199F70A4C98A6%2540AdobeOrg%7CTS%3D1720540233
- https://www.corralldesign.com/writing/ai-harm-hypocrisy
- https://www.dailysabah.com/arts/when-art-loses-its-soul-risks-of-ai-in-creativity/news
- https://thetechpanda.com/ai-the-artist-the-future-of-art-is-in-danger/40819/
- https://ecolonical.org/ethical-ai-and-llms-in-art/
- https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/may/20/ai-art-concerns-originality-connection